Presse : 10/01/14 LA VOIX DU NORD Sages-femmes en grève: parce qu’elles font plus que des bébés

Sages-femmes en grève: parce qu’elles font plus que des bébés

PUBLIÉ LE 10/01/2014 La Voix du Nord

Par Sophie Leroy

 

Depuis le 16 octobre, les sages-femmes sont mobilisées parce que leur statut ne leur convient plus. Une sage-femme assure aujourd’hui bien plus que les accouchements : elle peut aussi suivre une grossesse, faire une échographie ou prescrire une contraception. Elles ont jusqu’au 31 mars pour se faire entendre auprès du ministère de la Santé.

photo voix du nord 1

18 heures, mercredi. Jean-Baptiste Huguet rentre de consultation. C’est son fils de quatre mois, Ulysse, qu’il peut maintenant prendre dans ses bras. Sage-femme à la maternité Paul-Gellé de Roubaix – le métier s’ouvre de plus en plus aux hommes – Jean-Baptiste exerce aussi en libéral à Lille depuis un an. Il a trouvé l’équilibre qu’il cherchait : « Si j’étais en libéral seulement, je ne pourrais pas faire d’accouchement à la maternité. Et, au cabinet, je peux assurer le suivi de grossesse, les consultations après l’accouchement à domicile, le suivi gynécologique… Tout ce qu’une sage-femme peut faire. » Mais que beaucoup de femmes ignorent encore, faute d’informations.

Qui sait qu’une sage-femme peut poser un stérilet ? « Aujourd’hui encore, une pharmacienne a refusé d’en délivrer un à une patiente en voyant que c’était une sage-femme qui l’avait prescrit. Sur les courriers de sortie de la maternité, il est indiqué qu’il faut consulter un médecin ou un gynécologue pour la consultation post-natale, mais il n’est pas forcément noté sage-femme » Le métier est méconnu et mal reconnu. Pourtant, il a considérablement changé.

Une année de médecine

Christine Le Masson, présidente départementale du Conseil de l’ordre des sages-femmes, a exercé 31 ans à Paul-Gellé. Elle assure aujourd’hui, en libéral, les visites post-natales : « Je suis entrée à l’école de sages-femmes après le bac, il n’y avait même pas encore de concours d’entrée, et on passait son diplôme en trois ans. Aujourd’hui, il faut avoir fait une année de médecine, cinq ans d’études au total et le champ des compétences est bien plus large. » (Lire par ailleurs)

Pour tous les deux, comme pour Anaïs, sage-femme à Jeanne-de-Flandre, à Lille, la demande d’un nouveau statut et d’une meilleure reconnaissance de leur profession est donc « légitime ».

« Notre métier est reconnu comme profession médicale par le code de la santé publique mais nous sommes gérés, à l’hôpital, comme le personnel paramédical. Ce n’est pas logique, argumente Anaïs. Car, si tout se passe bien, on peut ne pas voir de médecin au cours d’une garde : nous n’avons de comptes à rendre à personne. »

Au contraire des infirmiers ou des aide-soignants, par exemple. Ainsi, dans le public, environ 80 % des accouchements sont assurés par des sages-femmes seules. Ce n’est qu’en cas de grossesse pathologique ou d’accouchement difficile qu’il est fait appel à un médecin.

Et, pour Christine Le Masson, c’est là aussi toute « la dualité » du métier : « Si tout va bien dans le suivi de grossesse ou l’accouchement, si la grossesse est physiologique, la sage-femme travaille en autonomie complète. Mais lorsqu’un problème pathologique survient, elle devient auxiliaire du médecin. » Indépendantes et dépendantes à la fois.

Aucune sage-femme ne réclame le même statut que les médecins. Mais en revendiquant celui de praticien hospitalier, réservé jusqu’à présent aux médecins, chirurgiens-dentistes et pharmaciens, elles s’attaquent à une chasse gardée. C’est là, selon Jean-Baptiste, « une erreur de communication » « Il nous faut le nôtre, un statut propre. Ce n’est ni contre les uns ni contre les autres mais parce que c’est la spécificité de notre métier. On ne veut prendre la place de personne mais avoir notre place, à part entière. Aujourd’hui, je ne peux pas exercer ma profession en libéral dans le secteur de la maternité dans laquelle je travaille, contrairement à un médecin gynécologue. Mon statut ne me le permet pas, pourquoi ? »

Tous les médecins n’appuient pas les revendications des sages-femmes. Notamment celle sur la consultation en premier recours auprès d’une sage-femme lors d’une grossesse. « C’est culturel, constate Christine Le Masson. Le médecin d’abord, c’est très français. » Mais « les mentalités changent », reconnaissent, unanimes les trois sages-femmes. Si certains ne sont toujours pas prêts à travailler avec elles, « des médecins gynécologues, médecins traitants envoient plus régulièrement les femmes enceintes vers une sage-femme. »

D’ailleurs, les sages-femmes sont de plus en plus nombreuses à s’installer en libéral : 41 de plus, dans le Nord en 2013. « Dans le sud du département notamment, détaille Christine Le Masson. Une première sage-femme s’est installée à Fourmies. Elles répondent à de nouveaux besoins : aujourd’hui, les femmes veulent de moins en moins un suivi médicalisé, technique, mais un suivi plus respectueux de leur physiologie. Elles veulent aussi pouvoir avoir le temps de poser leurs questions et c’est plus facile avec une sage-femme. Les femmes, dans leur ensemble, sont porteuses de ce changement. »

Elles sont de plus en plus nombreuses, notamment, à réclamer la création de maisons de naissance, gérées par des sages-femmes libérales. Avec cet enjeu, économique : le coût est moindre pour l’Assurance maladie, « ce qui permettrait de revaloriser les salaires », calcule Anaïs.

« Nous sommes à un tournant », assure Christine Le Masson. Un tournant porté également par la masculinisation de la profession. « Les femmes ont sans doute été plus dociles. Les hommes ont porté ces revendications. Il en faudrait même plus. »

 

 

«Être connues et reconnues»

Trois questions à Christine Roux, membre du collectif des sages-femmes en grève et directrice de l’école de sages-femmes de l’institut catholique de Lille.

christiane Roux

L’une des revendications des sages-femmes concerne l’obtention du statut de praticien hospitalier (PH). Quels avantages donnerait-il ?

« Il permettrait de reconnaître les compétences des sages-femmes qui travaillent en milieu hospitalier et leur niveau d’études (lire ci-contre). Elles seraient reconnues comme personnel médical, au même titre que les pharmaciens et les chirurgiens dentistes, et non paramédical comme c’est le cas aujourd’hui. Le métier de sage-femme est inscrit comme profession médicale dans le code de la santé publique, pourtant, les sages-femmes dépendent la plupart du temps de la direction des soins infirmiers. Le statut actuel est obsolète. Il remonte aux années 50, quand les femmes ont commencé à accoucher massivement à l’hôpital et qu’un corps de sages-femmes s’est créé. Les sages-femmes sont tout à fait conscientes qu’elles n’ont pas le niveau d’études ni la spécialisation d’un médecin gynécologue. Et elles n’attendent en aucun cas d’obtenir la grille salariale d’un médecin ! »

Vous souhaitez également être reconnues en tant que profession de premier recours. De quoi s’agit-il ?

« Être le premier maillon de la chaîne ! Nous souhaitons que les sages-femmes soient identifiées par les femmes enceintes comme les premiers praticiens à consulter car aujourd’hui, le réflexe est plutôt de se diriger vers son médecin généraliste ou son gynécologue. C’est aussi dû au manque d’information des femmes sur nos compétences. Au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas, la sage-femme est la première à recevoir une femme enceinte. Si la grossesse se passe bien, la patiente continuera par être prise en charge par une sage-femme. S’il s’agit d’une grossesse à risques, la sage-femme redirige la patiente vers un médecin. On leur fait confiance ! Cette reconnaissance permettrait aussi aux sages-femmes de s’installer dans des territoires délaissés par les spécialistes. C’est une piste pour lutter contre la désertification médicale. »

Où en sont les négociations avec le ministère de la Santé ?

« Aucune mesure n’est définitivement actée. La dernière réunion, le 20 décembre, n’a pas permis d’avancer. Des groupes de travail ont été formés et les réunions prévues ce mois-ci sont maintenues même si la ministre Marisol Touraine s’est donné trois mois de plus pour donner son avis sur nos différentes revendications. La décision finale est renvoyée au 31 mars 2014. »

Et du côté de la mobilisation ? D’autres manifestations sont-elles prévues ?

« Il n’y a pas de date prévue mais les sages-femmes restent déterminées et vigilantes. Elles sont prêtes à se mobiliser de nouveau. Les sages-femmes en grève ne sont pas toujours très visibles car elles sont réquisitionnées par l’État pour assurer le bon fonctionnement des services et la continuité des soins. Même si le mouvement des sages-femmes est soutenu par le collège national des gynécologues obstétriciens, certaines subissent des pressions au niveau local pour mettre fin à la grève. Pourtant, ce ne sont pas des revendications contre les médecins. Il s’agirait seulement d’optimiser les compétences de chacun. »

propos recueillis par Elsa Grenouillet

 

Profession sage-femme

Depuis 2002, il faut avoir validé une année de médecine pour intégrer une école de sages-femmes. Le concours est donc très sélectif. La formation dure ensuite quatre ans. « C’est un an de moins que les chirurgiens-dentistes qui ont le statut que nous revendiquons, précise Christiane Roux, directrice de l’école de sages-femmes de l’institut catholique de Lille. Mais les sages-femmes réalisent en cinq ans le même nombre d’heures de formation que les dentistes en six ».

Le métier de sage-femme est désormais inscrit comme profession médicale dans le code de la santé publique.

En 2004, la loi relative à la politique de santé publique précise que « toute femme enceinte bénéficie d’une surveillance médicale de la grossesse et des suites de l’accouchement qui comporte des examens prénataux et post-nataux pratiqués ou prescrits par un médecin ou une sage-femme ». Les sages-femmes peuvent aussi réaliser certaines vaccinations.

Depuis 2009, les sages-femmes peuvent également donner des consultations relatives à la prévention, l’accompagnement psychologique, les suites de couche, le dépistage de petites pathologies. Elles sont compétentes pour prescrire des contraceptifs et certains types de médicaments à leurs patientes, anti-inflammatoires, antiseptiques et « même des antibiotiques dans un cadre très précis, et du matériel médical de type stérilet et tire-lait », explique Christiane Roux. Tout ceci sous réserve que la sage-femme adresse sa patiente à un médecin en cas de situation pathologique. E. G.

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