Notre Profession!

LAISSONS DES TRACES

L’accoucheuse du village n’existe plus, elle était pourtant aussi respectée et connue que le maire ou le curé. J’ai toujours gardé le souvenir, petite fille donnant la main de mon père, du respect qu’il témoignait en croisant la sage-femme qui l’avait mis au monde….

Aujourd’hui en 2020, nous sommes invisibles et oubliées, diluées parmi les professionnels hospitaliers, libéraux ou départementaux, méconnues par la société qui ne nous témoigne plus suffisamment de respect….

Nous avons toutes fait des études supérieures, difficiles et sélectives. Nous avons une approche et une connaissance inestimables de la femme, du couple, du nouveau-né. Depuis la nuit des temps, nous entrons dans l’intimité des foyers, gardiennes de tant de secrets. Nous sommes riches d’une mémoire procédurale, sensorielle et sociale, mais nous ne la partageons pas suffisamment, nous restons humbles, muettes et serviles parfois.

Les sages-femmes n’écrivent pas assez. Elles publient peu et pourtant elles auraient tant à dire, tant à proposer, tant à enseigner …Même entre elles, elles peinent à citer le nom de consœurs, qui auraient laissé des traces mémorielles de leur art

Nous pourrions y trouver une cause dans la place de la femme dans notre société française.

Plus de 97 % d’entre nous, sont des femmes dévouées à leurs patientes, mais aussi à leurs familles. Pétries des frustrations et représentations genrées inculquées dès l’enfance sur ce que doit être une femme, nous supportons humblement notre charge mentale, acceptant le sexisme ambiant de la société et de l’hôpital.

Peu d’entre nous acceptent des postes de management ou d’enseignement, sous prétexte d’un manque de temps, des enfants, du conjoint, de la répartition inégale des tâches au sein du foyer. Le rythme des gardes nous rend disponibles au sein du foyer : c’est le début de l’invisibilité et du manque de reconnaissance.

Les sages-femmes, grandes oubliées du Ségur de la Santé, mènent leur activité professionnelle dans l’ombre, rongées par le doute sur l’avenir de leur profession. Finalement, douter n’est il pas le plus féminin des complexes ? Françoise Giroud[1] disait souvent que « la femme sera vraiment l’égale de l’homme, le jour où à un poste important, on désignera une femme incompétente ».

Comment s’engager, se fédérer, se constituer en réseaux, quand il leur est difficile de se déplacer et de s’engager en dehors des gardes ?

Sages-femmes, vous êtes toujours dans la conciliation entre vie privée et vie professionnelle, parfois contraintes à la protocolisation des soins et à la surcharge de travail : tout est réglé pour que vous n’ayez plus le temps de penser, de raisonner et de créer … Car, vous vous en doutez  Les femmes qui pensent sont dangereuses.[2]

Nous n’obtiendrons rien, en restant dans la pénombre. Il y a, parmi nous, tant d’intelligences, de connaissances et de savoir-faire, qu’il est temps de prendre notre destin en main !

Alors, exprimez-vous, soyez visibles au sein de vos instances, et surtout, écrivez : après tout, les paroles s’envolent, mais les écrits restent. Que votre mémoire de fin d’étude, souvent un souvenir difficile, ne soit pas la seule trace de votre vie de sage-femme…

Souvenez-vous de Louise Bourgeois au XVIIe siècle ! Mise en cause suite au décès per partum de la belle-sœur du Roi, elle se défend en rédigeant un précis d’obstétrique, le premier produit par une sage-femme, texte innovant et riche d’enseignement pour les générations qui suivront. Sans trace écrite, il n’y a pas d’histoire. Nous savons tous que l’histoire des femmes a été peu décrite, soyons en les autrices !

Le Conseil de l’Ordre vous offre ainsi, la possibilité de vous exprimer sur son site, en nous adressant vos réflexions, vos expériences. Elles sont essentielles pour la constitution de notre identité personnelle et professionnelle.

Marie-Caroline CYBALSKI, décembre 2020


[1] Le Monde, 1983

[2] Stefan Bollmann, 2013